Bonjour,

Une jeunesse remarquable... tel était la thématique d'un concours dont le finaliste sera connu demain.

Qui a cru un jour à un joli rêve étant enfant... ce rêve est-il devenu réalité ou pas ?... la vie est ainsi faite que chacun la traverse à sa manière, avec ses bonheurs et ses aléas. Une vie  peut être un jour remarquable en un instant... plus ou moins long, plus ou moins intense....

Et ce qui est remarquable pour l'un, peut être anodin pour l'autre.

Dans la nouvelle que je vous propose, je parle d'un vieux monsieur que j'ai connu assez peu, mais suffisamment pour le raconter... quelques élèments ont été modifiés, mais dans l'ensemble je retrace une part de sa vie....Une pensée pour cette personne qui nous a quitté il y a une quinzaine d'années.

belle fin de journée à vous tous et toutes

à bientôt et bonne lecture..............

 

« Très cher Yvan »

Tu es né le 2 juillet 1919, en fin d’après-midi, sans un cri, dans un petit village d’Alsace. Ta maman, elle, enfanta dans une douleur immense comme pour expier ses fautes. Eugénie n’avait pas le droit de se plaindre. Elle avait commis le péché de la chair sans être mariée. Elle avait déshonoré la famille.

Sa mère et son père adorés l’avait envoyé chez la Gran ‘tante Odile dans la vallée, pour que la honte soit cachée. On l’avait présenté comme une jeune fille dont le fiancé était mort à la guerre. Nous n’étions pas loin de la vérité. La pécheresse avait seulement osé s’unir avec l’ennemi.

Tu l’avais découvert un jour par hasard. Une photo du prussien dans un petit carnet caché au fond de la table de chevet de ta mère. Tu les imaginais de façon romanesque, deux amoureux loin des convenances et des interdits, s’aimant follement un soir d’automne. Tu le trouvais charismatique dans son bel uniforme et son casque à pointe. Tu t’inventais des histoires, tu le rêvais, l’idolâtrais jour après jour. Mais tu savais au fond de toi, que malgré le grand amour que te portait ta mère, jamais elle ne t’en parlerait.

Personne dans le village ne posait de questions. Tout avait été dit et si un médisant osait répandre une quelconque rumeur, Odile la matrone s’en chargeait.

Le nom de ton père ne fut jamais prononcé. Il y a des sujets à l’époque que l’on n’abordait pas. Tu fis quelques recherches, bien des années plus tard. Les bruits coururent que le prussien était mort lors du ferrage de son cheval quelques jours après la fin de « La Grande Guerre ».

Ta mère était une belle jeune femme qui se fana avant l’âge. Elle ne se plaignait jamais. Travailleuse, affable, elle resta seule jusqu’à la fin de sa vie.

Elle n’avait qu’un seul défaut, celui de trop t’aimer. Tu étais le centre de sa vie, et elle était pour toi la plus attentionnée des mères, la plus merveilleuse des femmes. Parfois tu la surprenais en train de t’observer, l’esprit ailleurs, elle voyait certainement en toi les traits de son amour.

 

Ta jeunesse fût dorée. Ta Gran ‘tante et tes deux grands oncles qui s’installèrent au logis peu de temps après ta naissance, te choyaient eux aussi.

Aucun d’eux ne fondirent de foyer comme s’il en était dorénavant interdit.

Contrairement à tes camarades de classe, tu n’avais point de corvées à faire en rentrant, point de taloches reçus. Tu grandissais comme un petit prince, dans une demeure pourtant modeste.

Le travail à la ferme ne manquait pas entre les poules, les chèvres, et la terre dont il fallait s’occuper à chaque saison. Tes besognes étaient ailleurs, il en fut décidé autrement.

A tes 10 ans, tu reçu du grand-oncle Albert une magnifique boite de fusains. Un joyau dans tes mains. Tu passais ton temps libre, tes soirées à croquer le moindre objet, le moindre fruit. Albert avait accroché dans son atelier de menuisier « le coq de bruyère » que tu lui avais dessiné, tel un premier prix décerné. Quiconque passait devant le tableau, avait droit aux louanges du petit Yvan.

Tous admiraient tes œuvres. Un artiste était né.

Tu étais assidu, affinant le moindre contour. Tu découpais des images, des photos, des portraits dans des magazines. Et tu passais des heures à faire, refaire, redéfaire jusqu’à obtenir le résultat parfait. Du fusain, tu passas aux pastels, puis des pastels à la peinture à l’huile.

Ta mère travaillait de plus en plus, passait ses soirées à coudre pour les bourgeoises aux alentours, pour pouvoir acquérir tout le matériel dont tu avais besoin. Tu étais tellement absorbé par tes activités que tu ne percevais pas sa fatigue progressive.

Tu affectionnais particulièrement les paysages de montagne, surtout tes belles montagnes alsaciennes, de ton beau pays. Tu regardais les cimes enneigées l’hiver à travers la petite fenêtre gelée de ta chambre et cela t’inspirais.

Tu participais à des ateliers, à des expositions.

Ton jeune âge rendait tes œuvres encore plus belles, plus lumineuses. Tes tableaux étaient aussi bien accrochés au café du village que dans un grand hall d’hôtel réputé. Tu faisais la fierté de ta mère, de toute la famille.

Tous étaient unanimes Tu étais très doué, et tes pinceaux semblaient glisser sur la toile avec une grande dextérité, sans aucune hésitation.

 

Une autre de tes passions, était le chant. Tandis que tes amis rentraient les foins toi, tu vocalisais dans un coin. Tu t’imaginais saltimbanque, parcourant les plaines et les vallées, traversant les frontières.

On ne tarda pas à te faire participer à des radio-crochets. Tu concourais avec grand plaisir.

Tu chantonnais les classiques lors des fêtes de bucheronnage, tu yodlais à la demande. 

Les mamies t’adoraient, tu leur rappelais leur jeunesse. Les mamans te pressentaient en gendre idéal dans quelques années, imaginant leurs filles avec une vie moins difficile que la leur. Les plus jeunes se pressaient à tes pieds, ils t’enviaient et t’admiraient à la fois. Avec tes beaux yeux bleus, ta taille haute qui te faisait paraître plus mûr et ta voix si particulière, tu usais de ton charme. A la fin de tes récitals, tu esquissais au fusain à la demande, les silhouettes de tes admiratrices qui rougissaient de plaisir. Tu riais, tu t’amusais tellement, tu croquais la vie à pleine dent.

Tu étais devenu un artiste accompli.

Malgré ton jeune âge, tu fréquentais un nouveau monde, une nouvelle élite. Tu te grisais aussi de toute cette excitation. Tu prenais de plus en plus d’assurance, tu devenais même coquet, un brin narcissique.

Les articles de journaux relatant tes déplacements, tes expositions, tes envies s’accumulaient sur les murs de la cuisine, à la vue de tous.

Malgré toutes les tentations, les propositions, tu restais auprès d’Eugénie. Celle à qui tu devais la vie que tu menais. Elle savait t’écouter, t’apaiser. Elle restait ta mère adorée, et nulle ne pourrait jamais prendre sa place.

 

1939, tu as maintenant 20 ans.

L’époque est sombre. Une terrible menace étend son pouvoir.

La vie est encore merveilleuse pour toi. Du moins, tu le crois. Il ne te reste que quelques mois.

La veuve noire est prête à te piquer, elle attend patiemment que tu tombes dans sa toile.

L’ortsgruppenleiter, nouvellement nommé dans la commune, a réussi à te séduire par son discours flatteur et paternaliste.

Tu finis par croire en une patrie forte, redorée. Tu veux croire en cet ordre nouveau. Tu vas arborer l’uniforme malgré toi, et devenir au fil du temps un « malgré nous ». Enjoué tout d’abord il est vrai., Tu étais tellement naïf, si facile à attraper.

Mais l’horreur de la guerre va l’emporter. Tes illusions seront perdues. Tu connaîtras la camaraderie au début dans une Wehrmacht qui semblera te tendre les bras mais qui n’aura jamais confiance en toi. Tu connaitras surtout le froid, la faim, la peur, cette terrible peur qui te prend aux entrailles sur un champ de bataille. Tu finiras par t’enfuir, loin, très loin.

Tu seras repris.

Tu échapperas au peloton grâce à ton timbre de voix. Plus jamais après, tu ne chanteras.

Les années ont passées discrètement. Tu es dorénavant un vieux monsieur, et tu racontes à ton petit fils ton histoire en souriant. Tu as continué à peindre pour le plaisir tes belles montagnes, mais plus jamais tu n’as rêvé d’autres horizons.