Bonjour,

Le thème d'un concours auquel j'ai participé : "ouvrez, ouvrez la cage aux oiseaux" de Pierre Perret.

Je me suis inspirée d'un fait réel, dramatique qui a touché une de mes connaissances. Une manière de rendre hommage à ma façon à un adolescent parti bien trop tôt.

Pas de jugement, j'ai transposé par rapport à la thématique proposée et bien sûr comme pour une nouvelle, j'ai pris quelques libertés.

Ce texte a aussi été proposé dans deux autres concours.

bonne lecture, et merci de respecter mon travail d'écriture....ce n'est pas toujours facile !

 

« L’Envol »

Agenouillée à la fontaine, mon carnet de voyage et mon fusain à la main, je te détaille délicatement et croque ton esquisse. La silhouette que je laisse apparaître soudain s’anime. Pendant quelques instants mon esprit s’éloigne vers un doux rêve, empli de tendres baisers et de caresses. Tu lui ressembles tellement. Ta démarche chaloupée, ton sourire, ta mèche rebelle, me font penser à lui. Je t’en parle des nuits pour que son image ne s’estompe pas trop vite. La vie lui a malheureusement brûlé les ailes bien trop tôt. Je sens sa présence, son odeur, je me grise de ce sentiment oublié.

Un éclat de rire me ramène à la réalité.

Tu virevoltes tel un papillon. Rien ne peut t’atteindre. Ta gaieté, ton insouciance est un de mes plus grand bonheur. Il est 23 heures, il fait beau et les senteurs du début d’été après l’averse nous enivrent de mille sens. Nous nous aspergeons de cette eau fraîche qui coule de la gargouille. Nous nous courrons après tels de jeunes enfants et nous nous couchons à même le sol. Nous admirons le ciel étoilé en réinventant notre histoire. Peu nous importe le monde qui nous entoure, seul le moment présent compte.

Vous derrière vos fenêtres, vous mourrez d’envie de nous rejoindre, mais la bienséance apprise depuis toujours vous empêche d’être vous-même.

Le temps passe, tu veux rentrer. Nous nous écroulons sur nos lits défaits.

A l’aube, je dois me lever. Il faut bien payer les factures à la fin du mois. Je file sous la douche froide pour éveiller mon corps fatigué. Mes cernes se cachent sous un maquillage maitrisé. Le miroir reflète mon visage où apparaissent quelques ridules. Je me faufile ensuite vers la cuisine, sans faire de bruit, et je me verse un café bien noir comme chaque matin. Dans l’évier, les verres sales de la veille, les assiettes collées, je laisse couler l’eau chaude et j’empli le lave-vaisselle déjà plein des jours derniers. Dans le couloir, je ramasse toutes tes affaires, je démarre le lave-linge après avoir étendu celui de la veille. Il y a des rituels auxquels il est difficile d’échapper.

Vers 7 h 30, j’entre dans ta chambre, je t’observe. Ta respiration sereine me fait sourire. Je t’embrasse, je caresse ta frimousse, je chiffonne tes cheveux. Tu n’ouvres pas les yeux, tu râles. Tu ne sembles pas vouloir te lever. Tu me lances tes chaussons qui sont posés au pied de ton lit. Finalement tu te décides, et tu me rejoins pour le petit déjeuner. Tu traines, tu discutes, tu me racontes encore et encore tes sorties nocturnes, tes délires du moment. Je ne me sens pas vieillir auprès de toi.

Nous roulons par les chemins habituels, la circulation est dense à cette heure-ci.

Arrivés près du portail, je sens déjà le regard réprobateur de ta directrice, le doigt pointé sur l’aiguille de sa montre. Le discours habituel sur la ponctualité que je connais par cœur glisse sur moi. Notre sourire l’exaspère, peu d’importance, tu fais ce que tu veux. Quelques minutes de retard, ne prédisposeront pas de ta vie. Je l’entends une nouvelle fois te parler de ta tenue négligée et froissée, de tes cheveux en bataille. Je t’embrasse. Ne l’écoute pas, tu es heureux.

Elle souhaite me parler, prendre un rendez-vous. Plus tard, plus tard. Je m’éloigne vers la réalité pour le travail de la journée.

Que vas-tu faire ? Seras-tu là ce soir ? Mon téléphone va-t-il sonner aujourd’hui ? Devrons-nous encore te chercher ?

Ce lundi finalement est vite passé. Je m’étonne pour un début de semaine de la patience des clients du magasin, des appels courtois. Le monde serait-il enclin à plus de bienveillance ?

Je range mes dossiers, je ferme mes tiroirs et branche le répondeur sur mon bureau. Il est temps de retrouver ce qui me tient le plus à coeur.

Pour une rare fois, tu es là.

Tu t’es occupé du lave-vaisselle. Tu as mis le couvert, et quelques jolies fleurs dans un coin de la table. Fleurs qui étrangement ressemblent à celles du jardin de la voisine. Nous rions. Tu me racontes ta journée. Il y a des mots à signer, des cours à rattraper.

Nous nous régalons de ton pique-nique improvisé avec les restes trouvés dans le frigidaire, un mélange de sucré-salé original.

Tu choisis un film, violent, sanguinolant. Tu aimes ce style, c’est ton choix. Ici, pas de barrière, pas d’interdit. Tu es assez grand, tu comprends.

 

Les jours passent, les semaines aussi. Nous vivons au rythme de tes envies.

La famille, les amis ouvrent le débat, je n’écoute pas. Aucune règle établie, à quoi bon. Qui vivra, verra. Tu auras bien le temps de te mouler dans un personnage sociable dans quelques années. Profite de ta jeunesse. Découvres. Ne te laisse pas mettre en cage de sitôt. Rien ne presse. Tu as la vie devant toi.

Tu veux danser toute la nuit, et bien danse, trémousses toi !

Tu veux boire et avoir la sensation de voler, et bien fonces, goûte ces délices forts et sucrés !

Vis et ne regarde pas autour de toi, ne te laisse pas façonner par la société.

Laisse parler tous ces vieux schnocks qui au fond d’eux-mêmes, ne rêvent que d’expériences interdites et t’envie.

 

Dimanche, 5 h du matin. On sonne à la porte, une fois, deux fois. Je regarde l’heure sur le radio-réveil. Il est tôt, tu as dû oublier tes clés.

Je baille, je me lève, je descends les escaliers. J’ouvre et là en face de moi, deux agents de police.

Abasourdi, je ne comprends pas. Je me frotte les yeux, je balbutie.

« Madame, nous avons le regret de vous annoncer le décès de votre fils »

Ce n’est pas possible. Je dois rêver. Je ne veux pas y croire.

« Madame, il semblerait qu’il est succombé à un mélange d’alcool et de substances illicites »

Ce n’est pas possible. Non. Pas une nouvelle fois. L’histoire ne peut recommencer.

J’éclate de rire, un rire qui n’en finit pas.

J’ai froid. Un vide immense m’envahit. Je tombe à genoux, j’éclate en sanglots et je vous vois. Toi et ton père épris de liberté, enfin réunis. Vous vous rencontrez lors d’un ultime combat.